« On ne peut vouloir la mort que par défaut de vie. »
Beaucoup d’entre nous connaîtront le grand âge, la vieillesse invalidante. La qualité de nos conditions de vie actuelles a permis de repousser un peu la mort. Beaucoup d’entre nous font déjà connaissance avec cette réalité parce qu’ils accompagnent un parent sur ce chemin. Parfois, le déclin s’annonce avant la vieillesse. Comme avec certaines maladies incurables, dont certaines peuvent se déclarer dès la naissance. L’un de mes proches a appris récemment être atteint d’une maladie neuro-dégénérative. La nouvelle m’a bouleversée et surtout donné à penser. Que ferais-je, moi, si je me savais touchée par une telle maladie ? Sans doute impossible à prédire mais voici aujourd’hui la réflexion que cela m’inspire.
Il se trouve que le bouddhisme, que je pratique depuis plus de vingt ans, tend comme toutes les autres traditions religieuses et spirituelles à sacraliser la vie. La vie aurait une valeur du simple fait d’êtr et rien ne justifierait d’y mettre volontairement fin. Une part de moi adhère à cet axiome et ressens la nécessité de le défendre. Mais, face à certaines souffrances, des questions émergent. Faut-il vivre à tout prix ? Choisir la mort, au sens du moment de sa mort, est-il moralement condamnable si l’on se sait condamné ? On me rétorquera que nous sommes tous condamnés puisque tous, nous mourrons. Certes, mais l’état du chemin qui nous sépare de la mort compte. Condamnés à mourir, devons-nous être condamnés à vivre ?
Je me souviens avoir entamé cette réflexion il y a plusieurs années lorsque, pour la première fois, j’ai entendu prononcée l’expression d’« acharnement thérapeutique ». L’irréductible dignité de ma vie suffit-elle à la (re)choisir la vie en toute circonstances ? La vie vaut-elle la peine d’être vécue quel que soit l’état de mon corps et de mon esprit ? Un état me semble pouvoir justifier qu’on veuille renoncer à vivre pour s’épargner de l’endurer. Celui d’une incapacité totale d’être en relation avec le monde, d’une dépossession totale de soi. Quel sens cela peut-il avoir en effet de vivre s’il ne reste plus rien de notre mémoire, de notre autonomie, de notre capacité à nous relier aux autres ? Certains jugeront sûrement que la question est mal posée, car elle présuppose que la valeur de la vie dépend du fait qu’elle ait du sens. Et même qu’elle doive en avoir un. J’assume ce double présupposé car je crois, à la suite de Viktor Frankl, que le sens est absolument vital pour l’être humain.
Si quelque chose en moi s’indigne malgré tout devant ce renoncement à vivre, c’est peut-être parce qu’il emporte l’idée d’une défaite de la vie sur elle-même, d’un abandon et d’une incroyance en son potentiel, que certains disent illimité ; d’une lâcheté – d’après Spinoza, celui qui se suicide est un « impuissant d’âme » qui a été « vaincu » par une cause plus forte et contraire à sa nature (1) – ou d’une arrogance ultime (2). Et si décider de partir était, au contraire, notre ultime liberté ? C’était la conviction de Sénèque qui, en tant que stoïcien, a défendu une doctrine morale dans laquelle le suicide était conçu comme le degré le plus haut de la liberté du sage (3).
Les positions de Sénèque et Spinoza dessinent les contours du dilemme éthique que je touche du doigt en moi : choisir de persévérer dans mon être tel qu’il est au nom de son potentiel illimité ou choisir de mourir au nom d’une liberté qui préserve ma dignité actuellement existante. Je ne crois pas qu’on puisse vouloir la mort pour la mort. Je crois qu’on ne la veut jamais que par défaut. Par défaut de vie. On finit par la préférer à la vie quand il ne reste plus rien de ce qui fait le sens de celle-ci.
Mon dilemme éthique a donc peut-être une issue : renoncer à se maintenir en vie ne revient pas nécessairement à nier le caractère sacré de sa vie. Dans la mesure où le principe de vivre à tout prix peut conduire à « désacraliser » la vie en réduisant celle-ci à sa dimension biologique, choisir de partir avant de se perdre est peut-être l’ultime affirmation que notre vie est bien sacrée.
Marion Genaivre
(1) Baruch Spinoza, Éthique, présenté et traduit par B. Pautrat, Paris, Seuil, 1999 – Partie IV, Proposition 18, Scolie
(2) Parce qu’on ne choisit pas, consciemment du moins, quand naître ni quand mourir, la naissance et la mort sont des remparts à notre arrogance et à notre toute-puissance. Elles s’offrent comme des poches de résistance du mystère de la vie et nous imposent l’humilité. J’aime l’idée que nous ne maîtrisons pas tout. Je suis attachée au fait que nous ayons à devoir composer avec du déjà-là, du donné mais aussi de l’indisponible. Le droit français pose d’ailleurs un principe d’indisponibilité du corps, qui fonde l’interdiction de la vente d’organes ou de la maternité de substitution.
(3) La thèse fut unanimement combattue par le christianisme latin, qui ne peut concéder qu’un individu humain possède un droit à se tuer, puisque la vie dont il jouit ne lui appartient pas en propre mais d’abord à Dieu. Aristote dira, lui, à la Cité.
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