« L’ami est celui dont on a besoin pour devenir libre. »
Pour clore 2025 et ouvrir sur 2026, j’aimerais parler d’amour. Pas de désir passion, ni de charité chrétienne, mais d’amitié, cette relation qui se tisse au fil des années, des épreuves, des passages initiatiques. Celle que l’on noue avec des êtres privilégiés dans une intimité partagée, mais aussi celle qui peut naître entre ceux que rien n’aurait rapprochés.L’amitié n’a ni la fougue du désir ni l’oubli de soi du désintéressement. Elle nomme une certaine manière d’entrer en relation avec les autres dont nous avons viscéralement besoin – nous y sommes donc intéressés – mais qui en même temps, laisse à l’autre sa liberté entière. Cette union entre deux contraires, c’est ce que la philosophe Simone Weil appelle « l’unité surnaturelle de l’amitié ».
Si l’amitié est nécessaire, ce n’est pas seulement parce que nous sommes des êtres sociables, c’est parce que nous avons besoin d’autres qui nous aident à exister pleinement. Quand je parle de « besoin », je n’en parle pas dans un sens pratique, parce que l’ami nous serait d’une utilité matérielle. Je parle d’une nécessité existentielle. Sans amis, nos vies seraient plus petites, étriquées, moins joyeuses, moins riches. Mais surtout, nous serions moins nous-mêmes.
Alors que les autres en général nous éloignent de nous-mêmes, parce qu’ils nous divertissent et peuvent nous détourner d’une confrontation trop angoissante avec nous-mêmes, nos amis ne sont pas seulement ceux avec qui nous passons de bons moments et partageons les grandes joies de la vie, ce sont ceux qui, parce qu’ils nous connaissent, ont accès à la part de nous qui nous échappe, qui nous déborde toujours, que nous ne voyons pas, que nous ne voulons pas voir. Ce sont ceux qui vont oser confronter nos points de vue et que nous allons écouter, grâce à qui nous allons peut-être changer d’avis – il me semble en effet que pour être ouvert à d’autres pensées, la raison seule ne suffit pas, mais qu’il y faut la qualité de la relation pour accepter de voir les choses autrement. Ce sont eux, nos amis, qui vont nous dire les choses telles qu’elles sont sans peur de déplaire.
On pourrait penser que s’il y a besoin, il y a dépendance. Or l’amitié vit mal avec la dépendance, qui veut s’accaparer l’autre, flétrissant et abîmant le lien. C’est là ce qui distingue l’amitié du désir : l’amitié est une nécessité qui s’accommode de l’absence et qui ne se nourrit pas du manque. Et c’est pour cela que la liberté lui est essentielle. Nos amis le sont parce qu’ils sont libres de ne pas l’être. L’ami peut partir à tout moment ; nous pouvons passer des mois sans se voir et, en se retrouvant, reprendre la conversation là où nous l’avions laissée. Nous aimons la liberté de nos amis : c’est précisément parce qu’ils pourraient ne pas être là, ne pas dire ce qu’ils ont à nous dire, que nous les croyons et que nous les estimons. En retour, ils aiment aussi notre liberté, et nous aident à le devenir. Paradoxalement, l’ami est celui qui nous aide à devenir libre et, devant ce qui sans cesse la menace, nous rappeler qu’il importe de prendre soin de cette liberté. Être libre grâce à l’autre. S’il y a du même dans l’amitié, qui produit la compréhension mutuelle et la connivence, il y tout autant de différence. C’est cet écart qui évite la fusion qui guette l’amour-passion. Le même est comme le ciment qui fait tenir la relation et le différent, l’espace qui la fait respirer.
Nous considérons aujourd’hui l’amitié comme une relation intime entre personnes privilégiées, oubliant que du temps d’Aristote, elle avait une dimension politique sur laquelle j’aimerais conclure. Si nous avons tendance à dire que l’amitié est l’aboutissement de rencontres et de partages répétés, elle peut aussi être le fondement des relations – nous pouvons aller à la rencontre de l’autre en amitié. Je suis retombée il y a peu sur l’histoire de Roseline Hamel, la sœur du père Hamel assassiné dans son église de Saint-Etienne du Rouvray en 2016, et Nassera Kermiche, la mère de l’assassin. Effondrée dans sa douleur, Roseline s’est dit que la seule personne qui devait souffrir autant qu’elle était la mère de l’assassin. Elle est allée à sa rencontre, non pas pour se faire pardonner, dit-elle, mais pour « porter ensemble notre douleur, retrouver la paix et donner du sens à nos vies » [1]. Même si rien n’efface la douleur d’avoir perdu un frère pour l’une et un fils pour l’autre, c’est l’amitié, disent-elles, qui les a sauvées et qui leur donne la force de dire au monde que « du chaos peut naître la lumière et que des vies sacrifiées peuvent servir à quelque chose » [2].
En 2026, chérissons nos amitiés ! Celles que nous cultivons depuis longtemps, les plus récentes qui nous ouvrent d’autres horizons. Prenons la décision d’entrer en relation avec les autres en amitié, tenons bon à l’idée que malgré les grandes différences qui peuvent nous caractériser, quelque chose de commun existe entre les êtres humains. Mon ami Philippe Nassif parlait d’amicalité pour distinguer ce sentiment plus global de celui, plus personnel, que nous évoquions au début de cette lettre. Ce n’est pas de la naïveté, c’est peut-être une utopie. Pas de celles qui nous font vivre dans un monde imaginaire, mais celles qui nous hissent vers le haut de notre humanité. Le cri de Roseline Hamel et de Nassera Kermiche ne serait-il pas celui du cœur hurlant que seule l’amitié peut racheter l’horreur ? L’amitié comme utopie politique pourrait-elle nous aider à lutter contre la folie du monde ?
Flora Bernard
PhiloPop, le billet d’humeur des philosophes de Thaé.
RV tous les mois.

