« Si le temps est ce que nous sommes, que signifie le perdre, ou le gagner ? »
Dans un atelier philo que j’animais récemment sur le temps, je partageais l’idée que, contrairement aux expressions que nous utilisons pour le désigner, le temps ne serait pas quelque chose qu’on aurait mais plutôt, en filant ce qu’en ont dit certains philosophes, ce que nous sommes. Il ne serait pas quelque chose d’extérieur à nous dont il s’agirait de faire plus ou moins bon usage, que nous pourrions perdre ou gagner. Il serait ce par quoi notre être se déploie : il désignerait notre propre rythme intérieur et ce à quoi nous accordons de l’importance. Je ne nie pas, bien sûr, le temps des horloges qui nous permet de nous accorder et de vivre en société ; mais en négligeant le temps comme rapport intime à soi-même, nous passons à côté de ce qui nous structure, tant au niveau de notre vie éthique que de nos relations.
Si le temps est ce que nous sommes, et non une chose qu’on a, nous ne pouvons pas le perdre, ni en gagner, encore moins le tuer. En effet, que se passe-t-il quand nous faisons l’expérience de la « perte » de temps ? Nous attendons un rendez-vous un peu trop longtemps, le train a du retard, la queue au supermarché s’éternise ; nous préférerions être ailleurs que dans cette réunion, nous sommes désœuvrés et ne savons pas sur quelle activité porter notre attention ; nous nous sentons obligés de réaliser telle tâche, qui ne nous apporte rien ou ne nous intéresse pas. Quand nous disons « perdre notre temps », il en va toujours de retard, d’ennui, ou d’inutilité.
Or si nous subissons ces trois idées, ne serait-ce pas en raison du décalage entre ce qui serait souhaitable, à nos propres yeux ou à ceux de la société, et notre manière, toute personnelle, d’exister ? La société nous dit : le retard est irrespectueux, l’ennui est à fuir, l’inutilité est à bannir. Si nous avons l’impression de perdre notre temps, c’est donc toujours au regard de l’importance morale que nous donnons à la ponctualité, à l’intensité (ou à l’occupation) et à l’utilité, la productivité, l’efficacité. A contrario, gagner du temps correspondrait au fait de reprendre la main sur ce temps que nous subissons, pour décider comment l’occuper au mieux, en fonction de ce que nous valorisons comme étant des activités plus épanouissantes et une vie plus libre. La philosophe Hélène L’Huillet, dans son très stimulant Eloge du retard explique que le retard serait une manière de regagner de la liberté sur une vie où ce sont les autres – l’organisation sociale du travail, les rendez-vous fixés d’avance dans nos agendas – qui dictent l’usage que nous allons faire de notre temps. Si le temps est ce que l’on est, cette emprise des autres sur notre temps, est au fond une emprise sur nous-mêmes. C’est elle que nous cherchons à fuir, par le retard ou la flânerie. L’enjeu n’est rien moins que de décider par nous-mêmes comment nous voulons vivre.
Il y a une deuxième implication à l’idée que le temps est de l’ordre de l’être plutôt que de l’avoir. Notre rapport intime au temps indiquerait une certaine manière d’être en relation avec les autres. Parler de rapport intime au temps, c’est parler de rythme : le temps mathématique couplé à l’attention que nous portons à ce que nous faisons. Comment nous faisons notre café le matin, comment et quand nous choisissons de répondre à nos mails, nous occuper et écouter un enfant… Je le vois bien au quotidien dans la famille : quand mon fils se lève une heure et demie avant son départ à l’école, c’est une manière d’habiter ce temps matinal à son rythme, dans une liberté totale, avant d’être pris dans celui de l’institution. Il tient à être en avance à la gare pour prendre le train, et si je traîne, – quand bien même nous serions à l’heure -, cela créé une tension dans la relation qui, à la réflexion, pourrait tout à fait être évitée. L’un des participants à l’atelier philo avançait même l’idée que la santé d’un couple tient en partie à la manière dont les rythmes s’accordent. Même chose quand on part en vacances avec des amis – l’accordage des temps, des rythmes, le temps que nous voulons, collectivement, consacrer à telle ou telle activité, dit quelque chose de la qualité des relations dans lesquelles nous sommes engagés. Nous pourrions presque en faire le titre d’un quizz : dis-moi comment tu habites ton temps et t’accordes avec celui des autres, et je te dirai qui tu es ! Accorder nos rythmes nécessite de comprendre le rythme des autres, décider ce à quoi nous allons porter notre attention et négocier nos rythmes respectifs pour que quelque chose de commun puisse se créer.
Alors, à l’approche des vacances, dont nous pourrions retirer le s pour soustraire ce temps à celui, productif et efficace, du reste de l’année, méditons la manière dont nous allons être notre temps, c’est-à-dire l’habiter. Allons-nous courir, chercher à le rentabiliser ? Refaire une place à la sieste, flâner, vagabonder ? Le laisser traîner, et donc se laisser aller à retrouver le contact avec le monde, sa résonance ? En tous cas, profitons-en pour questionner les normes sociales temporelles auxquelles nous sommes soumis sans même nous en rendre compte. Un peu de souplesse sera la bienvenue.
Flora Bernard
PhiloPop, le billet d’humeur des philosophes de Thaé.
RV tous les mois.

