« On vit avec nos voisins. »
Il y a une vingtaine de mètres qui sépare ma fenêtre de la leur. Tous les jours, je vois ce vieil homme déambuler dans sa robe de chambre, ouvrir sa fenêtre et me faire un signe de la main quand il me voit. Je vois ma voisine arroser ses fleurs, les cheveux mouillés après la douche et avant de s’être maquillée. Je vois la famille du 2e étage dîner, et la jeune Mathilde jouer du violoncelle. J’entends la mélodie de son instrument, parfois c’est Pierre, pianiste virtuose qui joue fenêtres ouvertes quand le temps le permet. Ce sont aussi les pleurs des jeunes enfants du rez-de-chaussée, les cris des parents exaspérés, les soupirs des amants, les fêtes tardives et arrosées.
On vit avec nos voisins. Pas chez eux, mais avec eux, par ces coups d’œil et d’oreille furtifs dans leur intimité. Parfois ils nous agacent, nous mettent hors de nous. Cette vieille dame deux étages en-dessous du mien, avait le don de m’agacer. Désagréable, aigrie, elle me parlait mal à chaque fois qu’elle me croisait dans l’escalier, elle entrouvrait sa porte quand elle m’entendait descendre et m’insultait parfois, jetait des verres d’eau sur la tête des enfants dès qu’ils jouaient sous sa fenêtre. Une vraie Tatie Danielle. Et ce qui est fascinant, c’est de voir en soi se réveiller la pire des bourreaux, désirer ardemment la vengeance, vouloir faire le mal en retour quand on a piétiné votre frontière. Dans notre copropriété, plus d’un voisin s’est disputé, crié dessus ; et puis ça s’apaise tant bien que mal, il nous faut bien vivre ensemble.
Le philosophe indien Krishnamurti expliquait lors de l’une de ses causeries à New York en 1971, que l’une des raisons pour lesquelles le monde est un chaos, les guerres et la violence le quotidien de nombreuses personnes, c’est d’abord parce que nous n’avons pas apaisé le tumulte à l’intérieur de nous. Nous n’arrivons pas à voir le lien entre nous-même et les autres ; nous avons appris à nous considérer comme séparés du monde. Il y a d’un côté l’arbre, ou cette autre personne, et de l’autre, moi-même. Il nous semble que nous n’avons rien à voir l’un avec l’autre. Mais « le conflit n’existe que quand il y a division entre le moi et le non-moi », entre l’observateur et l’observé. Et donc c’est souvent la faute de l’autre quand le conflit éclate. Krishnamurti ne dit pas que nous sommes la même substance, ou que nous sommes mélangés dans un grand tout indistinct, mais que nous participons, par notre présence et nos pensées, du monde. Nous baignons en lui.
Le philosophe Maurice Merleau-Ponty, quelques années avant, à l’occasion de causeries radiophoniques (1948), disait quelque chose de similaire. En prenant l’exemple de la colère, il expliquait que c’est dans l’espace entre l’autre et moi que nos émotions se déploient, que la colère n’est pas juste dans la tête et dans la bouche de celui qui la manifeste. Si nous comprenons que c’est dans l’espace entre l’autre et moi que nous nous sentons exister, que se loge la relation et que c’est la relation qui nous fait tout comme nous la faisons aussi, alors nous comprenons aussi que changer quelque chose en nous change directement ce qu’il y a entre nous, et donc dans le monde aussi.
Avec nos voisins, il y a de l’intimité sans que nous soyons amis ; il y a de la friction alors que nous nous connaissons parfois à peine. C’est alors peut-être dans ce premier cercle – le voisinage – que nous commençons à faire société, c’est-à-dire à apprendre à vivre avec des personnes que nous n’avons pas choisies (contrairement à nos amis) et envers lesquelles nous ne ressentons a priori aucun attachement particulier, auxquelles il ne nous semble rien devoir (contrairement à notre famille). S’entendre avec ses voisins – dans tous les sens du verbe ‘entendre’ – pourrait-il être le premier pas vers une société plus apaisée ?
Certaines expériences de voisinage vont même plus loin, cherchant à mettre en œuvre une véritable économie du don : celle initiée par Patrick Bernard dans le 14e arrondissement de Paris et celle d’Adam Wilson dans l’Etat de New York aux Etats-Unis. Patrick Bernard a fondé il y a quelques années la République des Hypervoisins, un quartier où le défi est de dire bonjour à tous ceux qu’on croise. De manière spontanée, parce qu’on commence à se connaître, naissent des envies d’entraide. Pas de gouvernance alternative, pas de revendications affichées, pas de contre-pouvoir au sein de la cité, simplement l’envie de mettre en route le moteur puissant du lien de voisinage. Aux Etats-Unis, Adam Wilson a racheté une ferme et offre tous ses produits à ses voisins. La question qui l’anime : peut-on être en relation les uns avec les autres autrement que par l’étiquette de « consommateur » ? Ce qui advient est surprenant : avant d’accepter une tomate de la ferme de Wilson, les voisins demandent presque systématiquement si quelqu’un d’autre n’en aurait pas davantage besoin. Recevoir un don réveille le souci de l’autre.
Wilson appelle cela ‘radical neighbouring’ (dans la même veine que ‘parenting’). Difficile à rendre ce néologisme par un verbe en français, car le -ing en anglais exprime bien cette idée d’une action ou d’un état d’être en train de se faire. Nous pourrions dire qu’il s’agit d’ « avoisiner ». Ce verbe existe bien dans la langue française : le dictionnaire de l’Académie française le décrit comme le fait d’être proche, d’être voisin mais il se limite à la proximité de lieu . Or pour Wilson, neighbouring, c’est se demander comment vivre en voisins. Nous pourrions dire qu’avoisiner, c’est se demander ce que nous pourrions partager du fait même d’être voisins, de vivre les uns à côté des autres, sans qu’autre chose que le lieu nous relie. Mais le lieu, c’est déjà beaucoup, parce que précisément, en tant que voisins, il y a de l’ « entre » non choisi. Se demander comme vivre en voisins, cela voudrait dire prendre soin de ce qu’il y a entre nous, de cet entre qui nous constitue tout comme nous le constituons aussi. Et pourquoi cet avoisiner ne vaudrait-il pas pour nos voisins éphémères de train, de métro, de trottoirs…? C’est plus que le respect, que je voudrais mettre dans ce terme ; le respect cristallise encore trop de séparation.
C’est se dire que pendant ce court moment, nous ne partageons rien de moins qu’un bout d’humanité.
Flora Bernard
PhiloPop, le billet d’humeur des philosophes de Thaé.
RV tous les mois.

