« On subit ou on s’unit ? »
Je lis beaucoup sur les réseaux ces derniers temps qu’il nous faut regagner notre souveraineté, notamment politique et numérique, face à une Amérique embarquée dans un délire de toute-puissance ; son président jouant au Monopoly avec le reste du monde et les GAFAM façonnant à discrétion les tendances, en tête de la course à l’IA. Il faudrait qu’une Europe politique se dresse enfin et que nous investissions, nous aussi, dans la recherche en intelligence artificielle et le développement de réseaux et d’infrastructures physiques indépendants de ceux des Etats-Unis.
La réflexion que je me fais ici est largement inspirée de l’écoute attentive d’un entretien tout à fait passionnant accordé à Jean-Michel Valantin, docteur et chercheur en étude stratégique et sociologie de la défense. Il y explique, de manière documentée et pédagogique, comment nous entrons, sous l’impulsion des Etats-Unis, dans un nouvel ordre mondial, un redécoupage du monde en zones d’influence ; les Etats-Unis ayant explicitement annoncé dans leur stratégie de sécurité nationale vouloir reprendre le contrôle de l’hémisphère occidental. Pris de court, peinant à le comprendre, nous, Français et Européens, subissons pour l’instant l’établissement de ce nouveau paradigme, dans lequel la mondialisation n’est plus considérée comme une bonne chose et le droit international considéré comme secondaire.
La paix durement acquise après le traumatisme des deux guerres mondiales nous a fait oublier que le monde n’a jamais cessé d’être animé par un rapport de forces. Ce principe de réalité nous éclate à la figure, dévoilant au passage combien il est naïf de ne s’en remettre qu’à la promotion du droit. Pascal nous avait pourtant avertis : « La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. » (1) Nous avons voulu croire à la thèse portée par Francis Fukuyama d’une fin de l’histoire, au sens d’une fin de la violence comme moteur de l’histoire, grâce à la mondialisation. Mais l’histoire nous rattrape. La puissance, comme l’avait très bien démontré l’historien Fernand Braudel, a toujours une adresse. Rome et Alexandrie dans l’Antiquité, Venise et Gènes au XVIe siècle, Londres et Amsterdam au XIXe siècle, New York à partir de 1929. Washington et la Silicon Valley aujourd’hui pour l’hémisphère occidental ; Pékin, pour l’hémisphère oriental.
Ainsi lorsque nous rêvons à une souveraineté retrouvée, à une indépendance au milieu de cette vaste partie d’échecs que jouent Donald Trump et Xi Jinping, nous devons nous interroger sérieusement : qui est ce « Nous » ? La France ? L’Europe, dont certains pronostiquent déjà la fin ? Et surtout, comment réaffirmer ce « Nous » ? Car un peu partout en Europe (Italie, Hongrie, Allemagne…), certains s’y emploient par une forme de nationalisme qu’on peut légitimement trouver inquiétante. En Saxe-Anhalt, par exemple, le parti d’extrême droite allemand AfD, aux portes du pouvoir régional, propose un véritable projet de société puisant dans l’imaginaire du IIIe Reich et de la RDA (2).
Je me prends donc à méditer ceci. D’abord, nous avons le droit d’être attachés à une histoire, une culture, un mode d’existence, une conception de l’être humain, du monde et de la vie. Nous avons le droit de vouloir les préserver, les transmettre, et les réaffirmer lorsqu’ils nous semblent menacés. Mais il va nous falloir être créatifs pour le faire en évitant l’écueil et la facilité du repli identitaire idéologique, qui est la solution de ceux qui cèdent à la panique.
Ensuite, nous avons raison de défendre la nécessité de retrouver une certaine indépendance face à des puissances qui peuvent tout instrumentaliser. Mais voilà la subtilité : nous ne sommes pas face à ces puissances. Nous sommes pris en elles, englobés par deux géants. Croire à la possibilité d’une indépendance par désolidarisation me semble être une grave illusion. De sorte que, plutôt que de se lamenter de subir des vassalisations, notre pouvoir actuel consiste à choisir nos allégeances.
La proposition est résolument stoïcienne puisqu’on trouve chez Marc Aurèle l’invitation à vouloir les événements tels qu’ils arrivent et non pas tels qu’on les veut. Autrement dit, ce qui nous permet de ne pas subir ce qui ne dépend pas de nous et qui s’impose à nous, c’est d’y consentir comme si nous l’avions choisi, l’assumer comme notre propre choix a posteriori. Si le stoïcisme peut nous proposer de devenir acteur de notre destin sans s’émouvoir de l’oxymore, c’est qu’il postule deux choses fondamentales : que tout repose dans le regard que nous portons sur les phénomènes, et l’existence d’une causalité cosmique à l’œuvre. Où la tradition de pensée chinoise, contemporaine du stoïcisme, donne de l’écho. Certains courants de l’histoire ne peuvent être contrés qu’en étant d’abord épousés, absorbés.
Ce que je cherche à dire, c’est donc que, non seulement une vassalisation ou une allégeance choisie devient une coopération, mais – et le vivant même nous enseigne ce paradoxe – que face à plus puissant que soi, la coopération est la meilleure stratégie pour maintenir et développer son existence. Un petit influenceur – ce que nous sommes comparés aux Etats-Unis ou à la Chine – tire sa force de sa capacité à nouer les bonnes coopérations. Choisissons nos coopérations en stratèges humanistes, dans tous les domaines qui l’exigent – au sein de l’Europe, avec les Etats-Unis, et pourquoi pas la Chine… – et alors seulement peut-être ferons-nous la surprise de l’Histoire.
Marion Genaivre
[1] Blaise Pascal, Oeuvres complètes, édition de Louis Lafuma, Paris, Seuil, 1963
[2] Article du Monde
PhiloPop, le billet d’humeur des philosophes de Thaé.
RV tous les mois.

