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Que cache le fait religieux dans les organisations ?

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Marion Genaivre, publié dans Le Cercle Les Echos le 06/02/15*

Le 19 décembre 2008, Fatima Afif, salariée de la crèche Baby Loup dans les Yvelines, est licenciée pour « faute grave » en raison de son souhait de porter le voile sur son lieu de travail à son retour de congé maternité.

Natalia Baleato, la directrice, justifie cette décision au nom de la « neutralité philosophique, politique et confessionnelle », inscrite au règlement intérieur de l’établissement. Dénonçant un licenciement abusif, l’ex-employée saisit le conseil des prud’hommes ainsi que la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde). Dans un premier temps, celle-ci lui apporte son soutien, jugeant ce renvoi « discriminatoire », et estimant qu’une structure associative privée ne pouvait exiger la neutralité religieuse de la part de ses salariés. Mais le 25 juin 2014, l’assemblée plénière de la Cour de cassation entérine le licenciement de la salariée en rappelant que selon le code du travail, une entreprise privée, ou une association dans le cas de la crèche, peut restreindre la liberté du salarié de manifester ses convictions religieuses si cela est justifié par « la nature de la tâche à accomplir » et si la mesure est « proportionnée au but recherché ».

En France, cette affaire est devenue non seulement emblématique des rapports entre islam et laïcité, mais aussi de l’importance prise par le fait religieux dans les organisations depuis une dizaine d’années. Les quelques revendications religieuses déjà connues avant cela dans les organisations étaient historiquement liées à l’immigration et constituaient un vecteur d’identification et de constitution de collectifs (notamment face aux transformations issues de l’automatisation des processus de production et ses conséquences sur l’emploi et les conditions de réalisation du travail dans les années 80). Aujourd’hui le fait religieux est devenu l’expression d’une revendication immédiatement religieuse. Et c’est bien ce qui embarrasse les organisations, car la religion représente un référentiel qui fait au moins autant autorité que le leur dans la vie des collaborateurs croyants-pratiquants. Tout à coup les organisations rencontrent donc, en leur sein, une différence qui menace la possibilité même de se comprendre et de continuer à faire œuvre commune.

« Religion » et « fait religieux », de quoi parle-t-on au juste ? La religion est un concept qui désigne à la fois l’histoire des croyances, leurs enseignements et leurs institutions (discours et pratiques). Le fait religieux est, lui, une expérience singulière, une manifestation possible de la religion dans un contexte donné. Comment et pourquoi la religion, qui fut pendant des siècles le ciment social des sociétés européennes – l’équivalent d’une identité collective – est-elle devenue le marqueur d’une identité strictement individuelle, et par là facteur de division, de conflit entre l’individu et le collectif ? Pourquoi la nature du fait religieux dans notre société a-t-elle ainsi changé ? L’enjeu est tel qu’on ne saurait bien le comprendre qu’en le replaçant dans une évolution plus globale.
Qui s’est donc demandé ce que devient la religion dans un monde qu’elle n’organise plus ? Car le retour ou l’apparition d’un fait religieux plus fort que jamais est paradoxalement le symptôme de ce que le philosophe Marcel Gauchet appelle « la sortie de la religion », et qu’il situe autour des années 70. Nous sommes passées d’une société structurée par la religion, donc par des lois extérieures et antérieures aux Hommes, à une société structurée par l’idéologie politique, donc par des lois que les Hommes se donnent à eux-mêmes. Ce passage de la religion à l’idéologie est lui-même dû à l’avènement d’une certaine conception de l’histoire : elle n’est pas un destin voulu par une force supérieure aux hommes, mais un livre sans fin qui ne raconte que ce que les hommes y écrivent. Beaucoup d’athées considèrent secrètement le choix de la religion comme un déni de la puissance de se définir et de se constituer soi-même, comme une attribution de ce pouvoir à des êtres surnaturels. La sortie de la religion consisterait dans la réappropriation de cette puissance de se faire.

La religion, qui est non seulement une manière d’être mais un mode de structuration des sociétés humaines, s’est donc retrouvée en concurrence avec un autre mode de structuration : l’idéologie, politique et organisationnelle. L’entreprise, quant à elle, est un lieu particulier : même lorsqu’elle est privée, elle est un acteur dont les règles et les décisions de gestion organisent et régulent une partie de la vie en commun, celle du « travailler ensemble ». Depuis le XVIIIème siècle, le paradigme religieux se retrouve confronté à un discours radicalement opposé à ses prémisses, à l’intérieur d’un monde social qu’elle ne norme plus, si nombreux, voire majoritaires, que soient les croyants. La croyance religieuse s’est ainsi lentement et insensiblement redéfinie comme croyance individuelle, comme opinion religieuse ; opinion parmi d’autres opinions possibles, à l’intérieur d’un espace idéologique pluraliste. Voilà qui commence à expliquer pourquoi le fait religieux actuel consiste en un fait de croyance individuelle. Et pourquoi sa dimension identitaire s’en trouve exacerbée.

Pour la société et les organisations d’aujourd’hui, le défi est de taille. Devant les nombreux écueils que présente la question du fait religieux, le philosophe Paul Tillich nous laisse une indication qu’il serait bon d’approfondir : religion et laïcité ne doivent souffrir d’aucun divorce. En reléguant la croyance religieuse au domaine du privé, la laïcité nous ferait oublier que la religion demeure un fait culturel, dans l’exacte mesure où tout homme croyant vit et pense dans sa propre culture, et où son engagement personnel ne s’effectue qu’au sein d’une société où il se trouve concrètement impliqué. Si nous parvenons à comprendre et voir ce que toute culture – sociale ou organisationnelle – contient de religieux, nous comprendrons qu’il n’y a pas de contradictions ou de véritables conflits entre l’entreprise et les croyances de ses collaborateurs. Notre culture française contemporaine même porte la trace de son héritage judéo-chrétien, dans son langage comme dans ses symboles, et jusque dans son calendrier. Est-il bien « laïc », en effet, que plus de la moitié de nos jours fériés correspondent à des fêtes chrétiennes ?

Sur ce sujet, lire aussi : Laïcité, une bonne réponse au fait religieux ?

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Marche 10 février 2015
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