Laïcité, une bonne réponse au fait religieux ?

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Marion Genaivre, publié dans Le Cercle Les Echos le 08/03/15*

Bientôt deux mois nous séparent du drame de Charlie Hebdo. Deux mois que se multiplient les tribunes sur la laïcité. Mais comme tous les grands mots, ceux de « laïcité » et de « fait religieux » pâtissent de définitions approximatives et aléatoires. Or, devant un enjeu mal défini, les réponses ne peuvent que manquer de pertinence, et les solutions d’efficacité.

Qu’est-ce que la croyance religieuse ? Et comment prétendre se saisir du fait religieux si on ne le sait pas ? Une chose est sûre : bien que ce soit encore souvent le positionnement affiché des organisations, on ne peut évacuer le fait religieux en lui opposant le principe de laïcité. C’est méconnaître à la fois ce qu’est la croyance religieuse et la laïcité.

« Ce qui n’est que de certains ne peut s’imposer à tous », voilà en peu de mots résumé le principe de laïcité. L’histoire de ce principe en France en fait la version la plus radicale. Sa naissance correspond à la fin des privilèges ecclésiastiques, emportés par la Révolution de 1789. Ayant été conquise à bien des égards contre les dérives d’une certaine religion chrétienne (Inquisition et monarchie de droit divin, mais aussi condamnation de la liberté de conscience par l’Église jusqu’au XXe siècle), la laïcité passe souvent pour l’équivalent d’un athéisme hostile à la religion.

Or la laïcité n’est pas une opinion opposable à d’autres, elle n’est pas un parti pris parmi d’autres, mais un principe régulateur : le principe d’égalité de statut des croyances (y compris de l’athéisme, qui, n’en déplaise à certains, reste une opinion particulière) sans lequel celles-ci ne pourraient pas coexister. Le bien commun, la « chose commune à tous », comme le dit si bien le latin res publica, ne peut donc se caractériser que par l’impartialité confessionnelle ; condition pour que chacun puisse se reconnaître dans cette république.

La question du fait religieux et de la laïcité déchaîne les passions, car elle met en jeu la possibilité d’un monde commun. L’origine étymologique du mot laïcité est instructive : le terme grec laos désigne le peuple par opposition au clerc, « lot » (klêros) de personnes ayant décidé de rentrer dans les ordres religieux (ce lot de personnes s’étant souvent considéré comme le « bon lot », l’élite). Un croyant ordinaire peut donc tout à fait être un laïc par ailleurs. Mais ce que nous apprend aussi l’étymologie, c’est que la laïcité désigne des hommes unis par une aspiration à vivre ensemble qui ne doit rien à tel ou tel ordre religieux (même si de nombreuses religions visent également ce vivre ensemble).

Ce vivre ensemble est le plan de référence qui transcende les différences de croyances sans les nier. Comment la laïcité prétend-elle faire cela ? En distinguant sphère privée et sphère publique. Les artisans de la laïcisation ont voulu prévenir le risque de confusion entre l’expression collective de la foi religieuse et son emprise sur l’espace public en développant un dispositif juridique de séparation et d’organisation sociale des croyances dans des associations de droit privé. La manifestation de la foi dans l’espace public ne doit pas pouvoir consister en une emprise sur cet espace. En un sens, la laïcité demande aux croyants de croire en silence. Non pas comme si la croyance religieuse pouvait exister en dehors de ses manifestations concrètes, mais avec le souci que ces manifestations, autrement dit ces faits religieux, se déploient dans le bon temps et le bon espace.

Mais qu’est-ce que cette croyance religieuse à qui l’on demande de s’aménager ? Sait-on ce qui, en elle, peut l’être ? Il convient au moins de comprendre la croyance religieuse dans sa spécificité. Et il faut reconnaître qu’elle est bien trop souvent opposée à la raison. « L’État doit se soucier non d’imposer une croyance, mais de promouvoir la connaissance rationnelle », tel serait le postulat de la laïcité repris en creux dans de nombreux discours. Un postulat lourd du présupposé selon lequel la rationalité est plus légitime et supérieure à la croyance religieuse parce que plus universelle. Double préjugé contre lequel de grands penseurs nous ont alertés.

La croyance religieuse constituerait en elle-même une vision biaisée du monde et la raison serait l’accès le plus sûr à la vérité ? Un certain Hegel nous a expliqué que la raison et la foi réalisent, par des efforts différents, la même aspiration à appréhender la totalité dynamique du monde. La raison ne se mêlerait pas de croyance et la croyance de raison ? Le philosophe et historien des religions Mircea Eliade nous a laissé cette forte déclaration : « Un homme uniquement rationnel est une abstraction ; il ne se rencontre jamais dans la réalité ». Bien que le profane soit le credo de la modernité, Eliade démontre qu’il n’existe pas à l’état pur et que, quel que soit le degré de désacralisation du monde auquel il est arrivé, l’homme ne réussit pas à abolir le comportement religieux.

Et de fait, chaque organisation ou entreprise a son mythe, ses pratiques rituelles, ses valeurs érigées, sa mission (une cause qui dépasse ses collaborateurs, mais qui a besoin de leur dévouement) et cultive le sentiment d’appartenance à une communauté. À travers tout cela, l’individu assumerait la responsabilité d’une existence authentique. Et ce serait une erreur de croire que le croyant ne fait pas de même. Il assume, lui aussi, cette responsabilité, mais dans un contexte cosmique qui semble simplement non valable à certains.

Eliade explique encore que, pour le croyant, l’existence même du monde « veut dire » quelque chose. Le monde n’est pas sans but ni signification. Le symbolisme cosmique de la croyance religieuse reconnaît ainsi potentiellement une valeur à tout objet et toute action. La croyance religieuse ne saurait donc être une idée sans expression, une conviction sans actes. Elle est immédiatement un fait religieux, car toute l’existence quotidienne est susceptible d’être valorisée sur un plan métaphysique.

Nous voilà donc avec une croyance religieuse qui ne peut pas être telle sans s’exprimer au quotidien et une laïcité qui lui demande de se contenir pour le bien commun. Et pourtant, l’une n’est pas opposable à l’autre et inversement. Contrairement aux idées reçues, et hors cas de fanatisme, laïcité et croyance religieuse ont le même bien commun en partage. « Le sens social a toujours été l’âme des religions », nous dit Émile Durkheim. C’est ce sens social qui réunit et polarise les religions et la laïcité. Et c’est au nom de ce sens social que le croyant peut aménager sa croyance.

Car qui peut juger que tel comportement ou tel signe distinctif nuit à la coexistence des hommes ? Qui sinon le croyant éclairé qui doit pouvoir sans cesse se poser la question de Kant : puis-je vouloir que tout le monde agisse comme moi ? Autrement dit, si tous les croyants agissaient selon leurs propres convictions comme je le fais selon les miennes, la société serait-elle encore possible ? Mon entreprise pourrait-elle encore réaliser sa mission ? Sans doute la réglementation vient-elle pallier le fait que tous les croyants n’évoluent pas dans cette conscience ou ne souhaitent pas y entrer.

Mais il faudrait considérer la loi comme dernier recours, en privilégiant toujours d’abord le dialogue et l’appel à la responsabilité de chacun. C’est dans cet esprit que sont en tout cas proposées les recommandations du CESE suite à son avis intitulé « Le fait religieux dans l’entreprise », rendu le 12 novembre 2013 . Sur les sept recommandations, seule une en appelle à la loi. Les six autres renvoient au dialogue social, à la formation des managers et à une meilleure connaissance des différentes confessions présentes dans l’organisation.

* Sur le même sujet, lire aussi : Que cache le fait religieux dans les organisations ?

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Marche 11 mars 2015
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